google.com, pub-4909484088466922, DIRECT, f08c47fec0942fa0
top of page

TRIBUNE LIBRE. JEAN-PIERRE CHRUSZEZ : « L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE A-T-ELLE SA PLACE DANS L’ECRITURE D’UN ROMAN ? »

il y a 1 minute
5 min de lecture





Dans notre tribune libre du dimanche (VAR MATIN), Jean-Pierre Chruszez, haut fonctionnaire, écrivain et élu varois, estime que face aux polémiques — notamment celle autour du livre de Thélyson Orélien — la question de l’IA et de l’écriture d’un roman mérite d’être posée avec plus de nuance.




Depuis quelques mois, une polémique enfle autour de l’usage de l’intelligence artificielle dans la création littéraire. On y entend souvent la même accusation, à peine voilée : celui qui utilise l’IA pour écrire ne serait plus vraiment un auteur, et le livre qui en résulterait ne mériterait pas ce nom. Cette défiance est compréhensible — elle touche à quelque chose d’intime, à l’idée que l’on se fait de la création. Mais elle mérite d’être examinée avec plus de rigueur qu’elle n’en reçoit habituellement.


Une inquiétude qui n’est pas nouvelle


L’histoire de l’écriture est jalonnée d’outils qui ont, chacun à leur tour, suscité la même crainte. La machine à écrire a été accusée de dépersonnaliser le geste du manuscrit. Le traitement de texte a fait craindre une perte de rigueur, la page blanche numérique semblant moins exigeante que le papier. Le correcteur orthographique et grammatical, plus récemment, a été perçu par certains comme une béquille menaçant la maîtrise même de la langue.

Dans chacun de ces cas, l’histoire a tranché dans le même sens : l’outil n’a jamais supplanté l’auteur, parce qu’il restait un instrument au service d’un projet créatif qui, lui, demeurait humain. Rien n’indique que l’intelligence artificielle échappe à cette même logique — à condition, précisément, de la considérer comme un outil, et non comme un substitut.


Ne pas confondre avec le plagiat


Il faut ici lever une confusion fréquente, qui brouille inutilement le débat. L’accusation de « substitution par l’IA » n’a rien à voir avec le plagiat. Le plagiat consiste à s’approprier le texte ou les idées d’un tiers identifiable, sans autorisation ni mention. Utiliser un outil — fût-il une intelligence artificielle — pour nourrir, reformuler ou structurer sa propre écriture n’est pas la même chose que de recopier l’œuvre d’autrui : ce sont deux problèmes juridiques et moraux totalement distincts, qu’on aurait tort de mélanger sous prétexte qu’ils inspirent tous deux une forme de méfiance.


Le faux argument du « geste humain »


On invoque souvent, pour disqualifier le recours à l’IA, l’idée que seul un « geste humain » conférerait à une œuvre sa légitimité. Cet argument ne résiste pas longtemps à l’examen. Une voiture reste une voiture, qu’elle soit assemblée par un ouvrier ou par un robot sur une chaîne de production. Personne ne songe à remettre en cause la qualité du véhicule au motif que des bras robotisés ont serré les boulons. Et l’on pourrait multiplier les exemples : un trajet reste un trajet, que le véhicule soit conduit par un humain ou par une voiture autonome. Ce qui compte, c’est la destination et la manière dont le trajet est piloté, pas la nature de la main sur le volant.


Ce qui définit une œuvre littéraire n’est pas davantage la nature « biologique » du geste qui a tapé chaque touche du clavier, mais la présence d’une intention, de choix, d’une direction assumée de bout en bout par un auteur. Le « fait humain » brandi comme argument absolu confond le moyen et la responsabilité : ce n’est pas la main qui écrit qui fait l’œuvre, c’est l’esprit qui la dirige.


Ce que dit le droit, et ce qu’il ne dit pas


Le droit français offre justement un cadre pour trancher ce débat sans céder à la caricature. Le Code de la propriété intellectuelle protège les œuvres qui portent l’empreinte de la personnalité de l’auteur. Un critère exigeant, mais qui ne s’intéresse pas à l’outil utilisé. Ce qui compte, c’est de savoir si les choix qui façonnent l’œuvre, l’intrigue, le style, les dialogues, la structure, relèvent de décisions humaines.


Une IA ne peut pas être auteur : elle n’a pas de personnalité au sens juridique du terme, et cette question-là est déjà tranchée. La vraie question, plus subtile, est de savoir si l’humain qui s’en sert conserve un contrôle créatif suffisant sur le résultat. Le Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique (CSPLA), organisme consultatif du ministère de la Culture, a d’ailleurs engagé une mission spécifique sur l’attribution des œuvres générées avec l’aide de l’IA — signe que la réflexion collective est en cours, et que la réponse ne se limite pas à un oui ou un non tranché.


Outil d’assistance ou substitution : la vraie ligne de partage


C’est là, à mon sens, que se situe la distinction essentielle. Utiliser l’IA pour reformuler une phrase, tester une structure narrative, ou nourrir une réflexion que l’on retravaille et que l’on fait sienne, n’a rien à voir avec un usage où l’on se contenterait de publier, brut, ce qu’une machine a produit à partir d’un simple prompt. Dans le premier cas, l’auteur reste celui qui commande, choisit, arbitre et retravaille, exactement comme il l’a toujours fait avec une machine à écrire, un ordinateur ou un correcteur. Dans le second, l’empreinte personnelle s’efface, et la question de la protection de l’œuvre ,comme celle de sa valeur littéraire, se pose légitimement.


Le débat public a trop souvent tendance à juger l’outil en lui-même, plutôt que l’usage qui en est fait. C’est une confusion qui dessert la réflexion : elle traite comme équivalents deux usages qui n’ont, en réalité, rien à voir.


Détecter l’IA : une fausse piste


On assiste, par ailleurs, à une course aux outils de détection de textes générés par IA, logiciels promettant d’identifier, à partir d’indices statistiques, ce qui aurait été écrit par une machine. Ces outils restent aujourd’hui peu fiables, en particulier dès qu’un texte a été retravaillé, édité ou enrichi par une main humaine, ce qui est précisément le cas dès qu’un auteur s’implique réellement dans son texte. Le mécanisme le plus fiable, à ce jour, reste la transparence déclarative : certaines plateformes de publication imposent désormais à l’auteur de signaler explicitement le recours à l’IA, un choix plus honnête que la traque technique d’un style « suspect ».


Une question de méthode, pas de morale


Refuser par principe tout usage de l’IA dans l’écriture reviendrait à ignorer une continuité historique bien établie entre les outils qui ont façonné l’écriture depuis toujours. À l’inverse, publier sans retenue ce qu’une machine génère, sans y apporter la moindre intervention créative, pose une vraie question, non pas de morale, mais de vérité sur ce qu’est réellement l’œuvre publiée.

Entre ces deux extrêmes, il existe un espace large et légitime : celui d’un auteur qui utilise les outils de son temps pour mieux servir un projet d’écriture qui reste, du premier au dernier mot, le sien.







Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page

Divulgation d'affiliation : En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises. Les liens vers Amazon présents sur ce site sont des liens d'affiliation.

En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.