LA TOUSSAINT DES ÉLUS CHRYSANTHÈMES : LA FÊTE DE L'ACTION IMMOBILE
Courrier adressé à la rédaction
Objet : Tribune libre / Billet d'humeur – La Toussaint des élus chrysanthèmes : la fête de l’action immobile
À l'attention de la Rédaction,
Ancienne élue de terrain, j'ai vu au fil des mandats la fonction politique locale se dégrader progressivement, troquant l'analyse rigoureuse des dossiers contre la permanente mise en scène de soi. À l'approche de la Toussaint, période consacrée à la mémoire et aux arrangements floraux, la tentation est grande de dresser le bilan de ces « élus chrysanthèmes » qui ont fait du paraître leur unique boussole.
Je vous propose ci-dessous ce billet satirique pour publication dans vos colonnes.
Bien cordialement,
Une ancienne élue locale
(Engagée pour le retour du fond et du travail sur les dossiers)

"En ce début novembre, la tradition exige que l’on fleurisse les sépultures. Le chrysanthème, noble fleur d’automne, pare les cimetières de ses plus belles couleurs. Mais la métaphore horticole dépasse désormais les allées du repos éternel pour s'inviter avec éclat dans la vie politique locale : bienvenue dans la saison dorée des élus chrysanthèmes.
Ces figures désormais incontournables de nos assemblées ont érigé la présence physique au rang de haute politique. Attention, il ne s'agit nullement d'étudier les comptes de la commune, ni d'éplucher les rapports techniques ou de gérer les urgences du quotidien. Non, leur sacerdoce est autrement plus exigeant : être vus.
L'art majeur de la posture photographique
Observez le phénomène lors de la moindre inauguration de banc public, d'un giratoire réaménagé ou lors du moindre verre de l'amitié. L'élu chrysanthème ne marche pas : il s'expose. Toujours placé au premier rang, le torse bombé, légèrement de trois-quarts pour intercepter la meilleure lumière du smartphone municipal, le regard fixé sur un horizon lointain symbolisant une vision qu'il n'a pas.
Qu'il s'agisse d'une remise de médailles, d'une bénédiction locale ou d'un débrayage d'un quart d'heure, l'objectif photographique agit sur lui comme un aimant irrésistible. Sa journée de « travail » se calcule au nombre de clichés publiés dans la foulée sur les réseaux sociaux. « Présent aux côtés de nos concitoyens », « Un moment fort d'échange et de convivialité » : les légendes tournent en boucle, immuables témoins d'une présence sans fond.
La dialectique du vide : Lapalissades et boursouflures
Lorsqu'on commet l'imprudence de leur tendre un micro ou d'exiger une orientation budgétaire claire, l'élu chrysanthème déploie avec virtuosité tout le répertoire de la rhétorique creuse. Deux écoles s'affrontent avec brio :
La lapalissade de combat : « Pour que les choses aillent mieux, il convient qu'elles ne soient pas pires. » Ou encore : « La sécurité est essentielle pour garantir la tranquillité. » Ces vérités fondamentales, assénées avec la gravité d'un préfet d'Empire, emportent l'adhésion générale sans engager le moindre centime du budget local.
La boursouflure technocratique : Quand la réalité menace de poindre, l'élu s'abrite derrière un nuage de fumée verbale. On parle alors de « synergie transversale des compétences territoriales dans le cadre d'une gouvernance optimisée ». Traduction littérale : nous ne savons pas du tout où nous allons, mais nous y allons en cortège.
Travailler dur à ne rien faire pour se faire réélire
Il serait pourtant injuste de taxer ces édiles de paresse. S'agiter dans le vide exige une énergie prodigieuse ! Il faut courir d'un buffet à un ruban tricolore, sourire à trois cents personnes tout en mesurant le potentiel électoral de chaque poignée de main, et vérifier frénétiquement que l'écharpe ou le badge est bien visible sur la photo officielle.
Le drame de cette paupérisation de la vie publique réside dans son objectif unique : le mandat suivant. À force de réduire la politique à de l'affichage permanent et à de l'autosatisfaction numérique, le fond s'est évaporé. L'élu ne cherche plus à résoudre les problèmes des administrés ; il cherche à durer.
Alors, en ces jours de recueillement, rendons un vibrant hommage à ces fleurons de notre démocratie locale. Les chrysanthèmes d'automne finiront bien par faner sous les gelées. Souhaitons seulement que nos concitoyens finissent par exiger des élus de dossiers plutôt que des modèles pour albums photos."




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