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L’UTOPIE MÉRITOCRATIQUE À L’ÉPREUVE DU RÉEL : QUAND L’UNIVERSITÉ FABRIQUE L’INÉGALITEÉ

il y a 2 heures
4 min de lecture

La République aime à brandir l’étendard de l’égalité des chances, érigeant l’école et l’université en sanctuaires de la promotion sociale. Pourtant, sous les dorures du mythe républicain, la machine éducative broie silencieusement les ambitions des enfants des classes populaires et moyennes. Alors que les grandes écoles restent le quasi-monopole des héritiers, l’université publique, jadis bastion de la démocratisation, s’est transformée en un parcours du combattant où la survie matérielle supplante l’exigence académique.


Dans ce contexte d'asphyxie sociale, comment ne pas comprendre la colère qui gronde sur les campus et dans les établissements ? Les mouvements étudiants et lycéens actuels, qui multiplient les assemblées générales, les débrayages et les occupations de facultés et de lycées, ne sont pas de simples accès d'humeur printaniers ou automnaux : ils sont le cri d'alarme légitime d'une jeunesse étranglée par la vie chère, que le pouvoir feint de ne pas entendre.


LA SOCIOLOGIE FACE AU MYTHE : LA REPRODUCTION EN HERITAGE

L’histoire officielle voudrait que l’examen ou le concours sanctionnent le seul mérite individuel. Dès les années 1960, les sociologues ont pourtant démonté cette mécanique implacable.


• Le capital culturel et la violence symbolique : Dans ses travaux fondateurs avec Jean-Claude Passeron (Les Héritiers, 1964, puis La Reproduction, 1970), Pierre Bourdieu a mis en lumière le concept de capital culturel. L’institution scolaire fait comme si tous les étudiants partaient sur la même ligne de départ, alors même qu'elle exige et valorise un habitus, un langage, des codes et des références culturelles qui sont l'apanage des classes favorisées. C'est sur le terrain, en participant directement aux enquêtes sociologiques qui ont nourri Les Héritiers, que j'ai pu observer au plus près cette mécanique d'exclusion insidieuse.


• Dualisme et scolarisation différenciée : Dans la même lignée, Christian Baudelot, dont j'ai eu le privilège de suivre les enseignements universitaires , et Roger Establet, à travers des analyses incontournables comme L'École capitaliste en France (1971), ont mis en évidence la division de l'appareil scolaire en réseaux étanches. L'accès aux filières d'excellence demeure un marqueur de classe ultra-sélectif, où la reproduction sociale l'emporte haut la main sur la démocratisation.


• L’autosélection et l'arbitrage rationnel : Raymond Boudon (L'Inégalité des chances, 1973) a complété cette lecture en montrant que les inégalités scolaires résultent aussi d’un calcul coût-avantage dépendant du milieu social d'origine : pour un même niveau scolaire, une famille populaire anticipe un coût économique et un risque d'échec perçu plus élevés.


• La démocratisation ségrégative : Pierre Merle (La Démocratisation de l'enseignement, 2002) et Antoine Prost ont par la suite démontré que l'ouverture de l'université à un public plus large s'est traduite par une « démocratisation ségrégative » : une massification qui relègue les étudiants de milieux populaires dans les filières universitaires les moins dotées et les plus précarisées.


• Le choc des habitus à l'université : Bernard Lahire (Culture écrite et inégalités scolaires, 1993 ; L'Homme pluriel, 1998) a analysé la réalité quotidienne de ce décalage, soulignant combien la maîtrise des exigences implicites du « travail étudiant » suppose des dispositions sociales préalables que l'université n'enseigne pas.


• Rigidités administratives et gestion de flux : Plus récemment, les travaux de chercheurs en sociologie de l’éducation et des politiques publiques, dans la droite ligne de Michel Crozier (Le Phénomène bureaucratique, 1963), rappellent que l’administration universitaire reste sourde aux réalités sociales de son public en gérant les étudiants comme des numéros.


BOURSES AU RABAIS, DOUBLE PEINE DU REDOUBLEMENT : L’ENGRENAGE DE LA PRECARITE



Aujourd'hui, pour un étudiant boursier issu d'un milieu modeste, réussir ses études relève de l’exploit sportif. Les bourses sur critères sociaux sont notoirement insuffisantes face à l'explosion du coût de la vie (loyers exorbitants, inflation alimentaire).

Pire encore, le système se montre cruellement punitif : la suppression de la bourse en cas de redoublement. C’est la double peine par excellence. Un étudiant qui échoue à un examen, souvent parce qu'il est épuisé par son travail salarié , se voit retirer le peu de soutien financier dont il dispose. Ce couperet institutionnel le pousse inévitablement vers l'échec définitif ou l'abandon. La règle administrative ignore cyniquement que l’échec universitaire est très souvent le symptôme d'une misère sociale et non d'un manque de volonté.


LE CALVAIRE QUOTIDIEN : ENTRE UN REPAS PAR JOUR ET LA SURVIE ECONOMIQUE


Les reportages récents de la presse quotidienne, appuyés par les travaux de sociologues de la jeunesse comme Vanessa Pinto (À l'école du salariat, 2014) ou Cécile Van de Velde (Devenir adulte, 2008), ainsi que les alertes répétées des associations étudiantes (Unef, Fage), dressent un tableau alarmant :

• Le travail complémentaire subi : Pour payer leurs factures, des dizaines de milliers d'étudiants cumulent des emplois précaires (restauration rapide, livraison, grande distribution) au détriment de leur présence en cours et de leur temps de révision. Comme le démontrent les enquêtes de l'OVE, le travail salarié au-delà d'un mi-temps est le premier facteur d'échec universitaire.

• La malnutrition chronique : Manger à sa faim est devenu un luxe. Nombreux sont ceux qui se contentent d'un seul repas par jour ou se tournent vers les files d'attente interminables des banques alimentaires installées sur les campus.

• La descente aux enfers : Dans les cas les plus désespérés, la spirale conduit à des situations d'isolement critique, du renoncement aux soins de santé mentale jusqu'à la prostitution étudiante, devenue pour certains, l'unique moyen de régler un loyer impayé.


REFUSER LA FATALITE D'UNE REPUBLIQUE OLIGARCHIQUE




L'inégalité des chances à l'université n'est pas un accident de parcours : c'est le produit d'un système qui feint d'ignorer les déterminismes sociaux tout en les renforçant. Quand la jeunesse se mobilise dans la rue et bloque les facultés et lycées, elle ne fait que renvoyer à l'État le miroir de son propre renoncement.

Dénoncer cette réalité, c'est exiger une refonte globale : revalorisation massive des bourses d'études, fin de la double peine en cas de redoublement, encadrement strict des loyers étudiants et mise en place d'un véritable salaire étudiant garantissant l'indépendance matérielle de chaque jeune. La démocratie ne se nourrit pas d'élitisme de caste ; elle meurt du renoncement à l'émancipation par le savoir.



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